Velly    Michel Random (1991)
 
 

Quand la nuit devient lumière


Michel Random



Durant quinze ans, Jean-Pierre Velly fut plus qu’un ami, un vrai frère. Il fut constamment présent dans cette aventure que fut la création de l’Art Visionnaire, il était aussi un grand ami des enfants et de la famille.


Les notes qui suivent sont extraites du « Journal » personnel de ces quinze dernières années. Elles témoignent très infidèlement de quelques-unes de nos rencontres, traces de moments vécus.


Velly a laissé un double message, la vénération illimitée de la beauté, de la lumière, et la vision d’une destruction irréversible de la nature. Entre l’amour et le désespoir, il a construit son œuvre et sa vie.


Une œuvre d’une extraordinaire force, d’une intensité et d’une noblesse indicible où parfois apparaît l’insondable mystère de la vie et de la mort. Une dignité implacable du trait, un maître de la vibration lumineuse, une dimension d’être qui ne cessera jamais de grandir.


« Memento mori ». L’image de la mort était plus que tout autre son thème favori. Il a dessiné, gravé, peint toute une symbolique de la mort, à travers des crânes, des insectes épinglés, des objets morts.


Velly a construit sa mort un peu tous les jours, l’appelant consciemment ou non, et à force de la tenter, de l’appeler, elle arrive inexorablement, et sans doute avant l’heure. Telle est la qualité visionnaire telle qu’elle s’incarne à coup sûr.


« Je regarde ce qui est, je n’ai pas de problèmes de conscience, il y a une vie et une mort, dans les deux cas c’est une manière de s’éveiller, d’être vivant, de voir l’enveloppe des choses, et au-delà, de donner à travers ce qui est, une forme qui crée peut-être ce que tu appelles la vision. »


« Regarde Grünewald et Cranach : le monde distordu des formes, c’est un monde où la vie découvre sa caricature, grimace dans ses ultimes contorsions. Tous ces corps noueux, faits d’arabesques sauvages, où la nature reprend des droits chaotiques, où le monde à l’envers se révèle. Des diables grimaçants s’emparent des formes et leur confèrent une beauté à l’envers, l’horreur que l’œil contemple n’est que celle de la dissolution dernière. Et de cette fascination de la mort, de la dissolution des choses dans la forme naît la vie comme un dernier cri. »


Velly est un grand peintre, non parce qu’il trahit la nature, il la recompose mais en lui restant fidèle en ajoutant l’âme de sa vision à la vision de la nature. Et cette lumière n’est plus celle du soleil, cette lumière autre qu’il peint parfois comme une lumière noire, n’est autre que la lumière de la vision. Une lumière intérieure qui s’ajoute à la lumière naturelle, une beauté du regard qui libère la beauté et les vibrations des mondes invisibles. La lumière devient une âme vivante, figée dans la toile, elle rayonne pourtant intangible, conservant tout son mystère inépuisable.


Oui, elle existe bien derrière les apparences cette autre lumière. Elle attirait Velly dans son monde à l’envers fascinant où l’homme doit naître à travers sa propre lumière intérieure. Une lumière toute-puissante qui façonne l’être et les choses.



Et pourtant quand les êtres et les choses s’effacent, cette lumière, ce regard charismatique que nous avons porté en nous, demeure. C’est sans doute l’unique manière d’exister dans cette réalité, d’y laisser une trace durable. C’est l’œil intérieur qui décrit nos signes, c'est-à-dire nos blessures et nos amours. Puis subitement cette trace s’arrête, et un autre voyage commence.


La mort est chez les créateurs le moment qui suspend brusquement une écriture inachevée, une mort qui « vient comme un voleur », un moment qui sonde le cœur et les reins, avant que puisse même se poser la question : qu’avons-nous fait de notre vie ?


La disparition de Jean-Pierre Velly fait partie de cette logique insupportable des événements irréductibles et inacceptables pour soi, car ils font tomber un pan essentiel de sa propre vie. La vie a beau continuer et pourtant quelque chose en soi a disparu aussi, rien ne sera plus comme avant. Les raisons du cœur n’ont d’autre raison que leur propre raison, elles restent intraduisibles. Si ce n’est qu’on perçoit le peu d’importance que l’on apporte à sa propre disparition alors que celle des êtres que l’on aime intensément est pire que sa propre mort, et on reste là conscient, hébété de ne pouvoir refuser cette évidence.



JOURNAL

Michel Random


17 novembre 1975

A Formello, chez Velly pour le tournage de l’Art Visionnaire. Merveilleux Velly, il nous présente sa grande presse à bras qu’il a réalisé lui-même. Ses mains puissantes et fines, je fais quelques beaux portraits : mains, visage, pinceaux, la plaque de cuivre et les instruments de gravure. Un petit atelier simple, et animé de toute la vie intérieure de Jean-Pierre.  (voir les photos du tournage de “l’Art Visionnaire”)


Je voudrais m’asseoir près de la plaque de cuivre encore vierge et voir Velly grave et serein prendre son burin et de sa belle main longue et élégante, tracer lentement avec une indicible application un trait puissant et immatériel.


La lampe familière au-dessus de lui, deux chaises, quelques pots remplis de ses outils de graveur et surtout son immense presse de bois écartant ses quatre grands bras en croix et sa magnifique roue dentée et cerclée qu’il a lui-même entièrement montée. Une merveille de vieil artisan d’autrefois qui trace ses ombres sur le mur rugueux et blanchi. Simplicité et dépouillement de l’atelier, ici tout est fort, vigoureux et vrai.


Nous nous promenons dans le village : Formello est pour Velly un lieu surréaliste, celui de toutes ses « blagues » extravagantes. Il aime ce village où existe encore une sorte de vérité innocente, et burlesque. « Ici on est hors de toutes les pollutions, à l’exception des folies de Formello » dit-il.


Nous parlons de l’Unité « Un point c’est tout » assène gravement Velly, et il le dit avec un ton absolu et sans réplique. Sous entendu quel besoin a-t-on de discuter du point transcendantal, du point invisible, métaphysique. «Un point c’est tout » dit-il, en vidant sa cinquième canette de bière.


Il me présente une à une ses gravures avec de rares commentaires. En fait, son œuvre s’orchestre autour des grands thèmes de l’homme et de l’être humain, la nature grotesque de l’homme et la souffrance de sa condition, dont font partie la naissance et la maternité, la nature à la fois dans la beauté originelle du ciel, de la terre et de la mer, et la nature polluée et dévastée par l’homme à travers ses détritus, ses cadavres de voitures et ses ordures.


L’aspect apocalyptique de la planète, les multitudes humaines et la course vers la mort.

La mort ou la vie de la mort.


Pour Velly, l’être humain prend douloureusement conscience de sa propre existence. Il naît dans un monde inachevé où l’imperfection de l’homme met en danger l’existence de la planète elle-même et sans doute à la fin de la condition humaine.


12 février 1977


Nombreuses rencontres ces jours-ci avec Jean-Pierre, il prépare toujours avec soin son exposition au Centre Culturel français, Piazza Navona organisée par Paul Tabet et dont je présente le catalogue : « Le regard et l’Ecriture ». Elle commence le 12.

Il veut exposer sa presse, et donc la transporter, ce qui n’est pas une mince affaire. De même, il a écrit un texte pour expliquer ce qu’est la gravure. Il le fait photocopier en un grand nombre d’exemplaires pour pouvoir le distribuer.


Velly choisit de reproduire sa gravure « N’amassez pas les trésors » (1975). J’écris en légende, le commentaire suivant : « Ne regardez rien de ce que vous savez, le dessin va percer l’œil, de ce côté-ci le rire est trop strident. Les poignards sont effilés, la planète est devenue une chair tubulaire et lardée. Les souffrances et les rires sont trop énormes. Il faut se boucher les oreilles, se cacher les yeux et rire jusqu’à la mort. »


Je fais avec l’Arca des photos de ses gravures à Arricia. Velly cadre lui-même ses gravures, avant que je les photographie à la chambre. Le format 10 x 12 permet de mettre en valeur tous les détails. Velly cadre quatre à cinq détails par gravure. Mais il me montre sans cesse des détails encore plus petits qui m’ont échappé. Il a caché plein de petites choses malicieuses dans l’infinie prolixité de ses gravures. Et je m’aperçois que les infimes détails sont autant de signatures cachées, qu’il y tient beaucoup.


« On ne les voit pas, ces petits détails, il faut regarder mes gravures à la loupe ».

À partir de ces photos dis-je nous pourrions réaliser un film étonnant, une découverte insolite de l’invisible de tes gravures. « Oui dit-il, on donnerait à voir mes gravures autrement, ce serait surprenant. »


1er mars 1977


Exposition « Les Graveurs Visionnaires de Paris » à la galerie Bijan Aalam à Paris. Soirée à la maison avec les graveurs et Velly. (Desmazières, Doaré, Le Maréchal, Rubel, Mockel, Bontoux). Belle et chaleureuse soirée.

Nous faisons des photos rue Lemercier avec les enfants Velly et Moreh. Les murs du salon sont ornés d’œuvres illustrant l’œil. « Ta maison est un œil qui regarde partout ; chez toi, on peut vraiment dire que les murs ont des yeux. »


9 avril 1978


Dimanche chez Velly à Formello

« Cherche- moi des vieux clochards, des vieilles femmes au visage bien fripé, je voudrais venir passer quelque temps à Paris pour les dessiner. »

À propos de son art : “ Je pense avec l’aquarelle, l’huile ou le burin. C’est associer une technique à une sensation. Trois modes complémentaires qui ne sont qu’un.”


8 mars 1983


Velly à Paris pour son exposition chez Michèle Broutta (jusqu’au 12 avril). Nous parlons de la gravure du rapport entre le blanc et le noir. « Ce sont deux couleurs qui n’existent pas dans la nature, elles sont une forme mentale de l’œil qui exigent une rigueur et une tension extrêmement fortes de l’esprit et du corps. J’ai compris cela le jour où j’ai eu la révélation de Dürer en découvrant ses gravures à la Bibliothèque Nationale ».


À propos du « Massacre des Innocents » : “J’ai passé plus d’un an à cette gravure. Des milliers de petits personnages dont chacun est unique. Une vision extrême dans le détail est une vision d’ensemble. Le rapport du macrocosme au microcosme. Ce double rapport, cette cohérence entre l’infiniment petit et l’infiniment grand c’est cela pour moi, le rapport visionnaire”.


“Le burin est un style appliqué à écrire sur une plaque de cuivre. Qu’est-ce que la beauté ? Ce qui la détruit. Ce moment où elle semble prête à rendre l’âme : un tronc noueux et décharné, un visage buriné, un insecte figé, des fleurs desséchées. Il y a une beauté du monde et une beauté apocalyptique.”


Le rapport, entre les choses, le moment du passage : « Peindre entre l’ombre et la lumière, cet instant indécis. Ce moment charnière où la conscience et l’inconscient où la nuit et le jour sont une alchimie de la transition.»


De la beauté de la Création : «L’onde, l’arbre, l’animal, la paix de l’ange qui étend ses ailes de sérénité et d’harmonie. La nature est une pensée de Dieu.»


Ce qui est lisible n’est autre que notre part d’invisible. Ce qui est, est le son inaudible, la vibration fondamentale et créatrice des formes.


Mars 1986 - Paris

Il est des êtres qui vivent en soi et avec soi à plusieurs dimensions, qui sont toutes celles de l’amour et de la communion intérieure. Celle de l’homme, de l’œuvre, des inoubliables rencontres, du rire, des moments de vie, des innombrables «croissances » de la vie au fil des années.


Velly et son œuvre font partie de cette « croissance » de ce regard partagé, de ces moments rares où l’on regarde soi-même et la vie ensemble. Il y a chez Velly une mélancolie profonde, le sens tragique de la vie, une source vivante pourtant entre le désespoir de l’humain et le profond émerveillement de la nature... Un sens de l’infini.


Sa contemplation apparemment froide, méticuleuse, peut devenir bouleversante, initiatique comme dans sa gravure les Temples de la Nuit. Je lui dis combien cette œuvre me touche au-delà des mots, comment elle m’émeut au plus profond, par cette femme couchée entre deux mondes, deux nuits et deux lumières, une vision intérieure qui m’est aussi propre. Elle me rappelle une nouvelle écrite dans ma jeunesse, celle d’une dame qui s’enfonce doucement dans une rivière et disparaît. L’amour ne peut être que désespéré, tant la beauté est au-delà de la vie et de la mort.


« Il y a dans la nuit, plus que la nuit, je mets des lumières dans la nuit, la nuit seule est porteuse de la lumière. »



Janvier 1987

Nous parlons de Lunven que Velly admirait et qui était son ami. Le suicide de Lunven le hante toujours. « On l’a poussé au suicide, il n’était pas homme à vouloir se donner la mort lui-même. » Terrible phrase qui me fait frissonner. Je n’ose pas interroger plus avant Velly sur ce qui le porte à dire cela. Qui l’aurait poussé au suicide et pourquoi, qui l’aurait psychologiquement manipulé et pour quelle fin ?


A rapprocher d’une autre réflexion de Velly à propos de Lunven : « Il y a des êtres qui sous le couvert de l’amitié préparent votre mort ».


Nous feuilletons page par page l’Art Visionnaire avec Velly et Moreh. Chacun met un plus ou un moins aux œuvres choisies qui méritent d’être conservées ou non. Velly me reproche de n’avoir pas mis d’œuvres d’Hercules Seghers. Je réparerai ce manque dans la prochaine édition.


30 mars 1988

Velly expose à la galerie Don Quichotte, à Rome, pour le 25ème anniversaire de la galerie. Il me montre ses derniers autoportraits, images de son propre destin. Au fil des ans, ses visages évoluent de la tendresse à la rigueur totale. De beau, il devient altier, puis grave et tragique. Son dernier autoportrait témoigne d’une lucidité, d’une rigueur étrange et inébranlable. Il ressemble à un preux chevalier qui vient juste d’ôter sa cuirasse après une terrible bataille où il a risqué mille fois la mort. Il a vu le fond de l’horreur et se redresse fier et désabusé d’être encore en vie.


Velly avec ses cheveux de chérubin, que Leonardo da Vinci aurait aimé dessiner. L’œil terrible et bouleversant, incisif comme un trait de burin, scrutateur et froid. Cette froideur apparente que Velly affectionne et où se cachent tant de chaleur, de vérité intérieure.


Samedi 26 mai 1990

Disparition de Velly dans le lac de Bracciano, il avait 47 ans


Apprends par son fils Arthur la mort de Velly : sensation d’avoir bras et jambes coupés. Une mort apparemment absurde : celle d’une dernière promenade, il est 10h du matin, Velly est déjà au travail. Des amis arrivent, ils viennent à l’impromptu lui demander de faire un tour sur le lac de Bracciano avec son catamaran. Velly n’a pas envie de sortir. Ils insistent. Ils ne savent pas qu’ils sont les messagers de la mort. Velly trace un dernier trait, pose le crayon, il invite son fils Arthur à l’accompagner. Il fait frais. Sur le catamaran Velly, ce matin-là ne s’attache pas. Il regarde le lac paisible, le bateau des amis n’est pas encore visible. Puis tout à coup une vague ou un coup de vent. Il perd l’équilibre, tombe la tête en avant. Se débat semble-t-il un peu et sombre à jamais avant qu’Arthur ait pu faire quoi que ce soit.


Il s’en est allé vers les éléments naturels qu’il a si souvent peints et dessinés : le vent, l’onde, l’étendue des eaux. Il a si souvent évoqué l’image de ces corps immobiles étendus au fond des eaux, images prémonitoires qui deviennent aujourd’hui sa propre réalité.


Une fin mystérieuse, subite, digne de Velly qui se prêtait à la vie et au monde sans vouloir y demeurer tout à fait.



lire l’article de
Maria Lombardi 
peintre disparaît dans un lacMaria_Lombardi.htmlMaria_Lombardi.htmlshapeimage_3_link_0





Jean-Pierre VELLY / Michel RANDOM


Entretien du 12 novembre 1982  (lire et entendre l’entretien complet)


leggere e ascoltare il dialogo fra Random e Velly in italiano




VELLY:      Il est inutile de dire : Ah ! Il fait un beau soleil aujourd’hui, il fait beau, il y a une beau soleil aujourd’hui. C’est pas la peine, pour moi c’est pas la peine, il y a des choses plus importantes.


RANDOM:     Si on prend cette gravure où il y a un arbre noir, un arbre blanc.


VELLY:    “Elle se nomme la Clef des Songes


RANDOM:    J’y vois un symbole du souffre et du mercure, l’arbre noir c’est l’entropie, le blanc ce qui naît.


VELLY:   Ah ! Le noir et le blanc, je les ai voulu, je ne sais pas pourquoi.


RANDOM:    L’ensemble c’est un mouvement qui potentialise la création, c’est une spirale dans laquelle se trouve l’élément féminin.


VELLY:      Oui, oui !


RANDOM:   Alors, est-ce que tu penses qu’une allusion à l’aspect alchimique de ton œuvre pourrait être justifiée en ce sens ?


VELLY:     Non, je ne crois pas parce que j’utilise les images un peu d’une manière inconsciente - ce n’est pas voulu- je me dis un arbre blanc, un arbre noir, ça me semble juste, je ne dis pas c’est la vie, c’est la vie, c’est la mort. Mais au sens alchimique, non parce que je ne suis absolument pas initié, je ne connais absolument rien des symboles alchimiques.


RANDOM:   Tu les connais. Voilà comment on peut comprendre ça : si toute chose naît et meurt, en réalité, chaque fois que tu as une naissance, c’est aussi, une mort au sens de purification – qui donne donc une renaissance – ainsi le passage du plomb à l’or se fait par calcination.


VELLY:    J’ai lu quelques trucs comme ça.


RANDOM:    Alors cette purification du métal, chaque fois, est comme un état de l’être, qui se permet d’enrichir davantage comme un miroir qui serait progressivement terni, puis amené à une clarté relative, jusqu’à la clarté immaculée de la fin. Plus il est nettoyé, plus il reçoit la lumière, plus il la transmet. Voilà le processus alchimique.



VELLY:    Je ne sais pas, moi je le verrais de manière moins ésotérique en disant qu’étant précisément devant ton miroir alchimique qui peut être la toile ou la feuille de papier blanc ou le cuivre – sans tricher. J’ajoute sans tricher, c’est dur. Et bien, tu t’expliques toi-même, tu expliques les autres, tu comprends petit à petit, c’est très lent ce qui se passe. Et tu en arrives à te dire que, ce que je te disais auparavant, que le rat (c’est pas du tout la recherche alchimique) c’est peut-être un symbole, aussi la transformation du plomb en or. Quand j’avais 15 ans, je disais « je voudrais mourir moins con que quand je suis né » et je me suis rendu compte par la suite que c’était presque un blasphème – et c’est très difficile de ne pas se faire prendre par la vie, de ne pas devenir assassin, criminel, menteur, etc.


Donc, mourir avec au moins la même innocence. Alors c’est peut-être ça. Moi je le vois d’une manière un peu en-dehors, non pas comme les vrais alchimistes qui croient au plomb qui se transforme en or. Mon Dieu pourquoi pas! ça ne serait pas le premier des miracles, mais je crois c’est une transformation, une constante du regard vers toi-même, non pas d’un point de vue narcissique mais d’un point de vue justement tu es là tant que tu es vivant, tu dois parler seulement si tu sais quelque chose, autrement tu fermes ta bouche et tu dis rien.


Tu comprends ce que je veux dire ? Pour savoir, c’est long – alors bon, est-ce qu’il y a un côté alchimique ? On pourrait le dire - dès l’instant où il y a transformation de l’être, toute transformation est alchimique, alors ça peut-être.




Entretien Jean-Pierre VELLY/ Michel RANDOM

Paris 7 mai 1983   (lire et entendre l’entretien complet)


leggere ed ascoltare il dialogo fra Random e Velly in italiano




RANDOM: Quand tu parles de la perte de l’identité à partir d’un crâne ou d’une femme nue, c’est la chose en soi qui est vue, qui est nue, qui est impersonnelle, qui est la chose réelle à faire ?


VELLY:Oui. Tout se rejoint : un crâne, le morceau de sucre, là, on peut voir à travers l’élément le plus banal, en apparence, banal selon nos vieilles traditions, on peut voir le monde, une feuille morte, une bouteille, une louche.


RANDOM: Ce qui est – la forme, à travers et au-delà de la perception.


VELLY:   C’est exactement la même chose.


RANDOM: Peut-être il faut préciser en disant que la réalité est nue une et qu’elle prend les apparences les plus innombrables.


VELLY:   Elle a des aspects multiples - pour qui ne sait pas voir.


RANDOM: C’est cela la vision.


VELLY:   Je crois que c’est une chose extraordinaire, une chance extraordinaire par le fait d’avoir tout son temps, du matin au soir d’avoir tout son temps, de pouvoir penser à ça, parce que normalement tu vois, les types dans le métro, et bien ce n’est pas de leur faute, ils n’ont pas le temps, ils sont coincés partout. Alors que toi, tu es là, je ne sais pas comment dire, dans un état méditatif, permanent. Le prêtre de Formello un jour me dit (je suis très ami avec lui, même si je ne vais pas à la messe), il me dit : « Est-ce que,  Jean-Pierre, vous priez quelquefois ?» Alors je lui ai dit : « Padre ogni passo che faccio è una preghiera » (Chaque pas que je fais est une prière, mon père). Je crois que c’est ça, chaque geste que tu fais, doit être fait avec une certaine harmonie. Je parle d’harmonie pour moi-même, bien sûr, une espèce d’équilibre instable que tu récupères, donc c’est la même chose.


Alors pourquoi cette espèce de désincarnation du sujet que tu dois peindre ou que tu dois dessiner. Et bien,  c’est parce que si tu perds vraiment l’identité du sujet que tu dois faire, alors tu arrives à la réalité, à la vraie réalité- et non pas à l’apparence.



RANDOM: Ça c’est le grand enseignement.


VELLY:   C’est simple, mais c’est pas évident, il faut dire, pas évident du tout. Et alors tout compte fait, je suis content quand j’y arrive, je voudrais mettre 100% de tout ce que j’ai dans la tête. Et si j’arrive à mettre 5 ou 10%, alors je ne détruis pas.


RANDOM: Je n’ai pas compris.


VELLY:   Si j’essaie, si je veux faire une chose, alors dans la tête je l’ai à 100%. Alors, comme j’ai les défauts des humains, l’œil, la matière, la main, le papier, parfois la peinture à l’huile. Ca coule parfois la peinture sèche trop vite, parfois dans l’aquarelle il y a trop d’eau. Bon, alors si j’arrive à fixer le 10% de ce que j’ai vu, ou le 5% de ce que j’ai vu, alors je garde la chose que j’ai faite. (bruits de vaisselle, Random se fâche)

Ecoute, ça fait partie de la vie, quand nous serons dans nos caveaux bien au silence, bien au froid…


RANDOM: On ne sera jamais dans nos caveaux bien en silence, bien au froid.

Quand tu peins la lumière noire, quand tu fais un travail sur la lumière noire, c’est exactement l’approche opposée de celle de Turner. Turner, c’était la lumière manifestée, c’était la lumière de la création – tout est lumière – Toi, tu fais une approche dans laquelle il n’y a pas que la lumière. Les choses sont manifestées par autre chose qui est plus que la lumière, elles portent en elles-mêmes une autre lumière.


VELLY:   Oui, alors c’est très curieux parce que, quand j’ai commencé à travailler avec précisément cette lumière noire, deux mois après, j’ai vu que quelques savants, fous sans doute, aux yeux des autres, avaient trouvé dans l’univers une lumière fossile, qui serait une lumière de la première explosion. Ils ont trouvé ces résidus. Cette lumière fossile, je crois qu’on la porte tous en nous, cette lumière mentale, la lumière des origines. C’est difficile à expliquer.


RANDOM: On pourrait l’expliquer comme ça. A l’origine, la lumière noire représente ce qui est contenu dans la nuit. La nuit représente la lumière non manifestée, donc ce qu’on appelle la nuit lumineuse, lumineuse parce que la lumière est implicite et incluse dans la nuit, et c’est donc la véritable lumière. C’est la lumière potentialisée qui contient l’être et le non-être des choses en même temps. Et puis, on voit l’explosion, le fameux «big-bang ».


VELLY:   Curieux tout de même qu’on ait retrouvé la lumière fossile- et durant ce premier big-bang, il y a peut-être un million d’années, une lutte entre la matière et l’anti-matière - c'est-à-dire que nous sommes pendant un million d’années encore dans la nuit. Puis peu à peu la matière va vaincre l’autre matière et les photons vont apparaître. Ce qui n’est pas évident du tout pour nous autres.


RANDOM:   La matière vaincra l’anti-matière.


VELLY:    Ce n’est pas évident du tout pour nous autres.


RANDOM:Ce qu’on ne sait pas, on imagine que, quand le monde apparaît, c’est un monde de lumière : ce n’est pas vrai. C’est un monde où la lumière va apparaître.


VELLY:   Hyperconcentration.


RANDOM: Oui, mais après un million d’années.


VELLY:   …de lumière retenue.


RANDOM: … de lumière contenue.


VELLY:   Et le photon va créer l’espace-temps, va créer l’univers tel qu’il est. Les fameuses phrases : « que le lumière soit, et la lumière fut. » C’est impressionnant. Si on lit ça en pensant bien, c’est assez impressionnant. « Que la lumière soit, et la lumière fut » porca miseria ! Maintenant on appuie sur le bouton et on a la lumière, mais ce n’est pas ça, c’est autre chose, c’est l’énergie, c’est la vie, … c’est très impressionnant.


RANDOM: Il y a chez toi aussi cette vision de l’homme couché, étendu et dans lequel chaque point de son être conjugue avec un point d’univers.


VELLY:   Oui, c’est comme un cocon, le cercueil est comme un cocon. La chrysalide non ? Peut-être la seconde naissance.


RANDOM: Est-ce que tu te rends compte qu’il y a l’image de la structure absolue? Quand l’homme, le microcosme est assimilé au macrocosme, quand il est, il n’est pas différent du tout- c’est ça la structure absolue.


VELLY:   On parle de microcosme et de macrocosme pour pouvoir se comprendre, mais je crois que c’est exactement la même chose.


RANDOM: Oui. Où est la différence ?


VELLY:   Et bien, il n’y en a pas. Entre l’infiniment petit et l’infiniment grand, il n’y en a pas. On calcule avec des heures, avec des kilomètres, avec des années lumières... Ce sont des échelles de mesure, et encore une fois des mots avec lesquels on s’exprime. Pour essayer de définir au mieux ce qu’on a envie de dire. Un millimètre, une année-lumière, ça n’a pas d’importance quoi.


RANDOM: Est-ce que tu as senti une grande évolution dans ton travail entre l’âge de 24 ans et maintenant ?


VELLY:   Quand j’étais plus jeune, à quinze ans, je me disais « écoute Jean-Pierre (… c’était une offense à mes parents) il faudra que tu meures moins con que tu es né». Je me suis rendu compte que c’était une offense parce que je me dis, il faudra que je meure aussi innocent que je suis né.


RANDOM: Dieu te bénisse d’avoir dit cette parole, car c’est la parole la plus belle que l’homme puisse dire dans sa vie.


VELLY:   Ca me semble évident. C’est difficile de l’expliquer aux autres, parce qu’on regarde le compte en banque, on regarde l’empire qu’on a fait. Le principal c’est ça.


RANDOM: Il faut mettre son âme en paix, il faut être clair là-dessus. Pour marcher il faut avoir des jambes.


VELLY:   Oui.


RANDOM: Un bras, une tête. Il faut nourrir le corps, et le corps est un instrument de travail.


VELLY:   Oui.


RANDOM: Ce qui t’est demandé c’est de faire un certain travail vrai. Mais effectivement ce travail vrai a 3 cycles : un temps où les choses se sont manifestées, c’est l’apprentissage ; un temps où les choses sont manifestées dans l’action.


VELLY:   Absolument.


RANDOM: Un troisième temps où l’action est abandonnée, la méditation prend le dessus.


VELLY:   Comment un poète peut-il s’exprimer s’il ne connaît pas l’alphabet, s’il ne connaît pas la grammaire, ensuite tout le reste. Alors cela s’appelle la technique.


Et c’est le support de ton corps, et tu vas chercher le support de l’esprit que tu as en toi, que tu dois matérialiser, concrétiser. C’est pour ça que la technique dans les arts plastiques ou dans d’autres arts, c’est la même chose. Il faut d’abord apprendre qu’un jaune et qu’un bleu égalent un vert ! Etc. etc. etc. Alors c’est très très long l’apprentissage.


De la même manière que notre corps n’est qu’un support, la technique n’est qu’un support que tu vas concrétiser avec l’œil, la main et le cerveau. Tout cet apprentissage technique n’est jamais un but, ce que beaucoup d’artistes quelquefois croient – et même si j’ai reçu des réflexions me disant : vous n’avez pas encore dépassé le stade technique – alors je dis : peut-être c’est vous qui n’avez pas encore digéré, parce qu’il y a toujours cette espèce de déséquilibre, disons-nous, non ?


RANDOM: Des gens te disent que tu n’as pas dépassé la technique ?


VELLY:   Oui.


RANDOM: C’est pas vrai !


VELLY:  Ils restent impressionnés par une certaine technique apparente, alors que je t’assure, Michel, que, quand je peins ou je grave, je n’ai plus aucun problème technique, je n’y pense absolument plus. C’est curieux, c’est normal, ça vient après vingt ans. Si je veux un gris comme ça, ce n’est pas que je me dis comment je le fais ! Je le fais au burin ou je le fais à l’eau- forte. C’est-à-dire que la main va droit à l’instrument précis, sans penser, c’est très simple. C’est pour ça que je te parle du 5 à 10% que l’on attrape - s’il n’y est pas et si je vois le vide, alors je déchire. C’est pour ça que je me fais engueuler parfois par Giuliano ou par d’autres. Ils me disent : il ne fallait pas détruire ça – hé, je suis mon propre patron, mon vieux, quel luxe ! Et quelle chance!


RANDOM: On n’a retrouvé aucun des cartons de Michel-Ange


VELLY:   Il a dû brûler tout cela, c’est bien lui. Ca ne m’étonne pas.


RANDOM: Et il n’est pas le seul.


VELLY:   Disons que l’artiste a un devoir sacré : il a le droit de faire toutes les merdes qu’il veut dans son atelier, mais il n’a pas le droit de laisser sortir de son atelier quelque chose qu’il n’aime pas. Et alors que dans 98% des cas c’est ce qui se passe, non? On se dit, on s’en fout, ça va se vendre. Comme disait Le Maréchal avec sa balance : le cœur et les dollars, ça semble évident.


Michel Random en 2005 
(photo P.H.)
 

Michel Random sur Jean-Pierre Velly

Michel Random (1933-2008)

écrivain, journaliste, critique d’art, cinéaste et photographe.


Il a publié

de nombreux ouvrages sur les arts martiaux, sur le Grand Jeu et sur l’Art Visionnaire.


Il a tourné

les seules images cinématographiques de Jean-Pierre Velly (1975/76)

voir les rushs du film l’Art Visionnaire (1977)


Il a enregistré

des conversations avec Jean-Pierre Velly

écoutez celle de 1982

écoutez celle de 1983

Jean-Pierre Velly et Michel Random dans les années ‘80

lire le texte de Michel Random sur Velly:

Quand la nuit devient lumière

voir le catalogue: les Visionnaires de Paris

vedere il catalogo: i Visionari di Parigi

voir des

oeuvres de


Mordechai Moreh

voir des gravures de


Georges Rubel

voir des gravures de


Yves Doaré

voir des oeuvres de

José Hernandez

voir les rushs du film l’Art Visionnaire

lire et entendre le 1er entretien de Random avec Velly

lire et entendre le 2è entretien de Random avec Velly

lire un extrait du livre l’Art Visionnaire

voir un extrait du film l’Art Visionnaire

voir des oeuvres de

Philippe Mohlitz

voir des gravures de

voir des gravures de Jacques Le Maréchal

voir des oeuvres de




FrançoisLunven

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