Jean-Pierre Velly ou le temps dominé
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Pareil à un marin de sa Bretagne natale, Jean-Pierre Velly s’est englouti, non pas dans l’océan qui, à Audierne, avait fasciné son enfance, mais dans les eaux sournoises d’un lac italien. À Bracciano.
Mais peut-être Velly n’est-il pas mort? Il s’est retiré. Quelque part. Il a tourné le dos. Sans un mot d’explication, il a disparu, il a quitté notre monde des apparences. Il a traversé la surface du miroir aquatique si semblable à ces plaques de cuivre où, pendant des années, patiemment, il a écrit les signes de son univers.
Dans ce sillage marin, dans les éclaboussures liquides qui le recouvrent, à la lisière des eaux, Velly nous laisse ses autoportraits qui toujours et plus que jamais nous interrogent, guettant, au-delà de nos présences fragiles, éphémères, l’imperceptible glissement du temps.
Me frappe aujourd’hui combien ces autoportraits ont été dessinés méticuleusement, en connaissance de cause par Velly, pour être décryptés, après l’accident et nous donner de lui-même une image soigneusement choisie et préférée par lui à toute autre. Ainsi, par-delà sa mort, Velly atteste-t-il qu’un artiste véritable, par son travail de Pénélope, grâce à son don de métamorphose et de mise en orbite au-dessus des ravages de la vieillesse et de la putréfaction, peut triompher du temps, et même en bout de course, l’emporter sur la mort, la ridiculiser, lui arracher une victoire plus certaine, plus définitive surtout que celle promise par les prêtres...
Bref, l’antique rêve des Egyptiens repris par Velly dans son officine de Formello. Tout autour, dans cet atelier qui était celui d’un alchimiste plus que d’un graveur, je revois cet environnement chaotique que Velly avait rassemblé: ailes de libellules suspendues, ossements blanchis de taupes et de mulots, squelettes en dentelle d’oiseaux des champs. . .
Un jour, j’y avais écouté le bruit minuscule d’un métronome que venaient recouvrir les grattements têtus du burin de Velly en train de régler son compte à la camarde aussi sûrement que l’acide sulfurique détruit les chairs... Dans son l’Autoportrait en couleur de 1988, qui fixe-t-il si âprement, les yeux dans les yeux avec cette force terrible d’un regard qui nous rejoint après avoir traversé les espaces sidéraux. Oui, qui ?
Presque masqué, l’oeil gauche de Velly est encore voilé d’une brume automnale, mais sous la chenille noire du sourcil en accent circonflexe le droit ne cille pas et sans complexe affronte, pour lui dicter ses ordres, une mort peureuse ratatinée, se retirant en coulisse, ses pieds fourchus pris dans les plis de la tunique...
Sur fond de nuit intemporelle, ce portrait de Velly est celui d’une sorte de Robur le conquérant, un astronaute vainqueur qui nous revient du fond de la Voie Lactée, après y avoir contemplé la planète terre et sachant de bonne source qu’elle est bien, comme l’affirme le poète, « une orange bleue… »
Pensant très amicalement à Velly, lui ouvrant la porte de cette Villa Médicis qu’ancien pensionnaire il connaissait dans ses moindres recoins et où, dans un instant, il va rejoindre ses vrais ancêtres ; je veux le regarder encore qui me regarde, cette fois, dans l’Autoportrait de 1987 : il s’est représenté sans complaisance avec une certaine sévérité ; les cheveux flottent, le torse est droit, la bouche un rien amère ; les yeux de Velly scrutent, fixent avec hauteur, mais qui ? Quoi? Quelqu’un?
L’approche d’un ennemi ? D’un danger ? Toujours le même?
Pourtant sur ce visage de Condottiere (au sens où l’entendait un André Suarès dans son beau livre du voyage italien) je ne lis pas la moindre peur. Si angoisse il y a, elle se cache à l’intérieur. Tout au fond. Derrière l’écorce. Rien que pour soi.
Jean-Pierre Velly ou le temps dominé.
Velly ou le chevalier sans peur et sans reproche. Ses armes, pinceau et burin, sont restés sur l’établi gardant encore un peu de la chaleur de sa main.
Certains diront et bien sûr, au cours de notre entretien j’avais posé à Jean-Pierre Velly cette inévitable question. . . - que son oeuvre est par excellence « à contre-courant ». Mais à contre-courant de quoi ? Du fatras dérisoire qui encombre on se demande pour combien de lunes galeries et musées de France et de Navarre ? Pour la plus grande jubilation d’un Marcel Duchamp au fond de sa tombe normande...
À contre-courant ?
Ou plutôt, affirmation d’un art voulu, choisi, tissé au-delà des modes ? Selon une exigence strictement personnelle et autant morale qu’esthétique.
D’ailleurs peut-on encore être en avance ou en retard sur ces manifestations lugubres que programment tristement les fonctionnaires des pompes funèbres des arts conceptuels internationaux ?
C’est-à-dire de nulle part...
Car le néant n’implique rien d’autre que lui-même. Rien, c’est rien. Rien de plus. Rien de moins. Nous sommes de plus en plus nombreux à penser que tout devra être reconquis. Un jour. Au-delà de ces décombres. Le sablier a été brisé, émietté. Il ne reste, épars, que les débris d’un monde qui a honte de lui-même.
Chez Jean-Pierre Velly, au contraire, à la frontière du visible, a son talent pour saisir le dedans et le dehors, la peau et l’Ame, la nuit et la lumière, les ruines et le signe avant-coureur d’un renouveau.
D’une Renaissance.
Jean-Marie Drot
Ancien directeur de l’Académie de France à Rome, Villa Médicis (1983-1993)










